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SOUVERAINETE ALIMENTAIRE : UN ENJEU STRATEGIQUE, Par Dominique Lévèque

 

     En France, on n’est pas avare de mots. Il arrive même que l’on s’intéresse à leur sens et à leur portée. Parfois, on ambitionne un palier supplémentaire : mettre nos mots en actes, viser l’efficacité de nos mots, leur impact sur la réalité. Qui pourrait nous le reprocher ? Il suffit de voir combien la demande d'efficacité, pas moins que celle d’autorité et de solidarité, dans les politiques publiques et les décisions prises par les gouvernements successifs grandit dans l’opinion depuis 18 ans, souvent dans une colère à peine sourde,  pour ne pas en douter. Sauf que parfois il y a loin de la coupe aux lèvres.

 

   Depuis que la notion de souveraineté alimentaire est apparue dans l’arène internationale avec la déclaration de la Via Campesina, en marge du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, dont les contours furent ensuite définis par le Forum sur la souveraineté alimentaire organisé à Rome 2002, reprise  par les Nations-Unies dans une « déclaration sur les droits des paysans » en 2018, on a parfois l’impression qu’il y a du « mou dans la gâchette ». Ou que l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions ?

Pierre Bouchacourt  pointe quelques-uns de ces contrariétés qui  traduisent l’oubli que se nourrir est non seulement un droit humain de base, mais aussi un devoir pour les Etats, voire les unions d’Etats de définir leur propre politique alimentaire, agricole, territoriale conformes aux besoins des populations, à leurs propres exigences économiques, sociales et écologiques. On oublie trop souvent que « La souveraineté alimentaire inclut un véritable droit à l’alimentation et à la production alimentaire, ce qui signifie que toutes les populations ont droit à une alimentation saine, culturellement et nutritionnellement appropriée, ainsi qu’à des ressources de production alimentaire et à la capacité d’assurer leur survie et celle de leur société. ».

 

   En France, la pandémie de la Covid-19 puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui ont déstabilisé les filières d’approvisionnement dépendantes des marchés internationaux ont singulièrement mis en exergue cette exigence : être autonome dans ses choix de production, d'approvisionnement et de consommation, réduire notre dépendance, selon le vieil adage de ne pas mettre nos oeufs dans le même panier, ce que je ne confonds pas avec la notion d’autosuffisance alimentaire.

 

   On se souvient que le projet de loi d’orientation agricole fut examiné à l’Assemblée nationale en séance à partir du mardi 14 mai 2024 qui proposait de retenir 3 axes essentiels : assurer l’approvisionnement alimentaire, anticiper et s’adapter aux conséquences du dérèglement climatique, contribuer à la décarbonation de l’économie.  Le problème , c’est que le projet est vite devenu une sorte de fourre-tout où les uns et les autres ont voulu y déposer tout leur paquetage politique, pour ne pas dire idéologique.

Moyennant quoi, on se retrouve aujourd’hui avec une loi d’orientation agricole (LOA) élaborée dans la foulée de la colère des paysans en 2024, initialement assez mal rédigée, aux enjeux certes complexes, dont près d’un tiers des articles ont été censurés (en totalité ou partiellement, et à juste titre lorsqu’il s’agissait de « cavalier » sans lien suffisant donc avec le texte de loi, soit 10 articles) jeudi 20 mars par le Conseil constitutionnel dont c’est la première décision sous la présidence dorénavant de Richard Ferrand, suite à une saisine par des députés LFI et écologistes.

 

   Est-ce que la visée d’une souveraineté alimentaire, sur laquelle insiste avec raison Pierre Bouchacourt dans son billet du samedi 22 mars pour le PRé, en même temps que celle d’une agriculture plus durable, moins intensive est confortée pour autant ?

Est-ce que le monde paysan déjà confronté aux conséquences du dérèglement climatique et à l’urgence de changer de modèle, s’en sort mieux soutenu, mieux accompagné dans son engagement dans la Transition écologique ? 

Est-ce que les consommateurs français vont s’en trouver plus confiants ?

Certes, de l'aveu même de ses défenseurs, la loi votée n'avait pas vocation à répondre à l'ensemble des enjeux du monde agricole, notamment en matière de rémunération et de foncier. C'est pourquoi , il faut espérer que d'autres textes seront appelés à prospérer sur ce socle législatif.

 

   Décréter l’agriculture comme faisant partie de « l’intérêt fondamental de la Nation », cela ne peut pas être une mauvaise chose, mais quelle en sera la portée juridique ? 

 

   Est-ce que les mots contenus dans cette loi, assez peu contraignante au final, vont être suivis d’effets ? On voit bien, sur tout un tas d'autres registres, dans un monde de plus en plus dominé par des "clowns noirs", comme dit le dramaturge Valère Novarina, un monde que l'on ne reconnait plus, où les autocraties se donnent la main pour assouvir leur soif d'expansion, soumettre leurs voisins, où ce qui est hype, c'est de gouverner sans retenue, y compris contre sa propre démocratie, combien le choix des mots est fondamental quand il s'agit de notre autonomie de subsistance, c'est-à-dire existentielle, en France et en Europe.

C’est la seule multiple et même question qui vaille. Il en est de la souveraineté alimentaire comme de la souveraineté pharmaceutique,  énergétique, ou de défense, si c'est vraiment vital et stratégique, il faut de la méthode, il faut investir, il faut mutualiser, si possible à la bonne échelle. Il n'est plus temps de se payer de mots.

 

Dominique Lévèque est secrétaire général du PRé

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